Article n°15- Rilale-Uac/ Volume 1, Issue n°1

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Article n°15- Rilale-Uac/ Volume 1, Issue n°1

janvier 26, 2019 admin

LE CORPS-RHETEUR : DE TERRE D’ÉBENE A MISERE DE LA KABYLIE 

 

 

Hyacinthe OUINGNON

      Université d’Abomey-Calavi

   houingnon@yahoo.fr

 

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Résumé

Même si auparavant l’une servit de tremplin à l’autre, il est communément admis que depuis la fin du XIXème siècle, littérature et journalisme sont  deux modes bien autonomes de figuration du réel. Toutefois, ces deux macro-scènes partagent encore des motifs comme la part du politique dans la gestion des corps, question dont Michel Foucault s’est préoccupé dès les années l970. Si, a priori, on pourrait en douter, il se révèle de manière irréductible qu’à l’instar de la littérature, le périodique aussi examine le corps sous des angles plurivoques. C’est ce qu’offrent à voir Terre d’Ébène et Misère de la Kabylie, deux enquêtes-reportages respectivement publiés par Albert Londres en 1929 et Albert Camus en 1939. Les deux récits factuels, à teneur testimoniale, mettent en évidence une dense saisie du corps qui se mue en rhéteur, en produit sémiotique dans cet univers impérial que fut l’Afrique coloniale. Cette étude ambitionne de montrer qu’au-delà de la topographie, de  l’écriture et du discours du corps globalement dysphorique qu’ils charrient, ces deux grands reportages de Londres et Camus, empreints d’une sorte de réalisme critique, participent d’une esthétique de la dénonciation à ancrage pragmatico-argumentatif.

Mots-clés : Récit testimonial, Afrique coloniale, corps, logos.

 

Abstract

Even if before the one served springboard to the other, i twas usually admitted since the end of the nineteenth century, literature and journalism are two autonomous topic of figuration of the real. However, these two macro-scenes are still having in common like the one of politics in the management of corps, question of which Michel Foucault was focused on from the year seventies. If firstly one can doubt, it is very important to know that apart from literature, the periodic is also concerned with the corps in a pluvical ways. This is what we can see in Terre d’Ébène et Misère de la Kabylie (Ebony earth and Kabylie misery) two investigations-reportages published by Albert Londres in 1929 and Albert Camus in 1939 the two factual tales holding testimony, bring about a deep study, in undeniable product in the imperial universe which was the colonial Africa. This study is going to show beyond topograph, the writing and global the disturbing speech of the corps they make, these two great reportages of Londres and Camus imprented with a king of realism critical one, made a pragmatic-argumental denunciation

Key-words : factual file, colonial Africa, corps, logos

 

Introduction

Le procès de la colonisation en Afrique emprunte bien souvent la voie protéiforme de la littérature. En publiant respectivement dans Le Petit Parisien et Alger républicain « Terre d’Ébène » en 1929 et « Misère de la Kabylie » en 1939, Albert Londres et Albert Camus se servent plutôt de la scène générique du périodique aux mêmes fins. Dans ces récits factuels en prise sur la littérature, le corps fait irruption, entre en tension avec le dit, devient image, figure, voire texte ayant des couches de sens à déchiffrer, à décrypter. Car, autant chez Londres que Camus, le soma est au service d’une visée argumentative. D’une part, l’écriture du corps dresse le procès du système colonial ; d’autre part, le discours que les deux reporters font dire au corps ajoute une sorte de supra-sens concentrant le message ultime du réquisitoire contre le colonialisme. Par quels atours scripturaux Camus, écrivain-journaliste et Londres, écrivain de reportage[1], chargent-ils le corps-rhéteur d’un discours polysémique ? De l’exubérante forêt équatoriale du Congo-Brazzaville qui appert dans Terre d’Ébène aux confins arides de la Kabylie dont Misère de la Kabylie  concentre la représentation, le corps du colonisé construit-il implicitement un logos immuable ou plurivoque et des invariants discursifs qui font sens ? Manifestement, dans ces deux récits testimoniaux fortement embrayés, la corpographie et le discours du corps charrient des enjeux irréductibles. Mieux, cette scripturalité du corps fait sens. L’Analyse du discours, la sémiotique et les théories en régime médiatique, fondements théoriques et méthodologiques aussi bien convergents que complémentaires, serviront d’ancrage heuristique. De façon concrète, à travers de grandes articulations telles que la tension entre factuel et fiction, la topographie et la corpographie dysphorique, nous mettrons en évidence l’esthétique de la dénonciation qui sourd de ces écrits testimoniaux.

 

  1. Terre d’Ébène et Misère de la Kabylie: factuel et fiction en tension
  • Le reportage/témoignage comme projet

Terre d’Ébène et Misère de la Kabylie relèvent en principe du récit factuel, du reportage, Londres et Camus s’y étant attaché à présenter des tranches de vie, à décrire des spectacles. En 1928, Albert Londres s’embarque pour un voyage de quatre mois en Afrique, à la suite d’André Gide.[2]Après la traversée de plusieurs pays du continent, il rapporte un témoignage poignant sur les travers de la colonisation. Il est utile de souligner que dans le sillage des Ludovic Naudeau, Raymond Recouly, Pierre Giffard, Jean Rodes ou autres Gaston Leroux, Albert  Londres débute sa carrière par le reportage de guerre. De 1914 à 1918, il couvre en effet pour Le Matin puis pour Le Petit Journal la Première Guerre Mondiale. En 1932, à l’occasion de son dernier reportage, Londres renoue avec le métier de correspondant de guerre. Il disparut dans l’incendie du  Georges Philippar, le bateau qui le ramenait en France. Son corps ne fut jamais retrouvé. En mémoire de celui qu’on considère comme le père du grand reportage fut créé en 1932 le Prix Albert Londres décerné pour la première fois en 1933. Il faut préciser que l’entre-deux-guerres est marqué  par une systématisation de la transformation des reportages en volumes. Albin Michel, éditeur réputé pour ses offensives commerciales, crée en 1923 la collection spécialisée « Les Grands Reportages ». Pour ce lancement, il choisit Albert Londres dont le reportage sur le bagne de Cayenne vient de connaître un immense succès auprès des lecteurs du Petit Parisien.

En juin 1939, Albert Camus engage également un périple en Kabylie. Une série de douze articles publiée dans Alger républicain du 5 au 15 juin 1939 campe le bouleversant témoignage du jeune reporter sur le dénuement de cette partie de l’Afrique. En fait, le projet scriptural de Londres et Camus épouse les traits génériques du reportage qui selon Jacques Mouriquand (1997, p. 56) « se propose de donner à voir, à entendre, à sentir, à percevoir la vie. Ce peut être la vie d’un lieu, ou d’un événement. » Dans la mesure où le témoignage est certification, les deux reporters se servent à foison de données concrètes, de sorte que l’effet de réel[3] se nourrit du recours constant aux indications temporelles et locatives.

Cette volonté d’authentification féconde constamment Terre d’Ébène. Chez Camus, le même souci de véridiction irradie sa narration factuelle. On retient globalement que la tige de chardon est la base de l’alimentation à Bordj-Menaïel et Tizou-Ouzou, où des enfants et des chiens se disputent des ordures.

A l’analyse, la posture scripturale des deux reporters est nourrie par un florilège de détails. Comme le fait si bien observer Jacques Mouriquand (1997, p. 92) : « Le discours journalistique ne peut jamais tenir durablement sans ces  »grains de poivre » qui lui donnent sa saveur et qui témoignent que le journaliste est bien allé sur le terrain. »

Toutefois, au-delà de l’attachement des deux reporters au testimonial, la factualité de leur récit se trouve subvertie par la multiplication d’effets de fiction.

  • Des effets de déréalisation : la tentation de la fiction

Dans les deux récits pris en charge majoritairement par un énonciateur en focalisation interne, s’observe le foisonnement de séquences narratives, descriptives, dialogiques et une fréquente alternance du tandem narration/description, paradigmes typiquement littéraires. A titre illustratif, cet extrait de Terre d’Ébène conforte nos propos :

Mon homme dormait sur le tas de bois, près de la chaudière, comme s’il avait fait grand froid et que nous fussions en route pour la chasse aux loups.

  • Eh ! lui dis-je en le secouant, je n’ai rien à manger.
  • Il se réveilla lourdement.
  • Excusez-moi, qu’il fit, je n’ai pas faim, j’ai trop bu.
  • Vous avez bien de la veine !
  • C’est, dit-il, que je reviens d’Araouan.

Il avait des provisions. Les fonctionnaires ont l’habitude de voyager lentement. En Afrique, les transports sont officiellement dans la même situation qu’il y a trente ans, avec, pourtant, cette différence que les remorqueurs sont usés. (Londres, 1929, pp : 100-101).

En fait, l’information que charrie tout reportage, et plus spécifiquement Terre d’Ébène et Misère de la Kabylie ne peut finalement se percevoir comme du réel brut. Elle est forcément le résultat d’une construction, la mise en récit de l’événement. C’est donc à raison que Marc Lits (1996, p.156) met la presse presque sur le même plan que la littérature, puisqu’il souligne opportunément que la fonction première des médias consiste probablement « à inscrire le flux des événements dans l’histoire, à organiser pour le lecteur/spectateur le chaos événementiel en récit journalistique séquencé, mais à côté de cette mission sociale, elle remplit aussi d’autres fonctions, dont celle de nourrir l’imaginaire du public. »

Dans L’effet de réel,  Roland Barthes (1968, p. 64) souligne que les détails superflus que la description charge dans le syntagme narratif, sont bien souvent « affectés d’une valeur fonctionnelle indirecte, dans la mesure où, en s’additionnant, ils constituent quelque indice de caractère ou d’atmosphère, et peuvent être ainsi finalement récupérés par la structure. » A la  réflexion, il appert que la mise en récit du corps, l’accumulation de notations à première vue insignifiantes sur le corps du colonisé dans Terre d’Ébène  et Misère de la Kabylie relèvent du geste créateur qui transcende  une simple visée informationnelle.

  1. Topographie et corpographie : tel espace, tel corps 

A s’intéresser à la topographie et à l’écriture du corps en tant que produit sémiotique, c’est-à-dire comme objet empirique ou signe dans les deux reportages, on induit une homologie entre ces deux poncifs narratifs.

  • Une topographie dysphorique : l’Afrique inhospitalière

Dans  Terre d’Ébène  et Misère de la Kabylie, l’espace-cadre, représentation physique objective des régions parcourues par les deux reporters, renvoie de l’Afrique colonisée une image peu heureuse. Il n’est que de se reporter à l’article que Camus-reporter consacre à l’habitat kabyle. Il s’y campe un espace clos, repoussant, mortifère, anxiogène. En témoigne cette description d’un gourbi kabyle en pièce unique :

Dans une pièce obscure et enfumée, deux femmes, dont une très âgée et l’autre enceinte, m’avaient reçu. […] Dans la terre battue du sol, à hauteur de la porte, une rigole était creusée, par laquelle s’écoulaient l’urine des bêtes et les eaux grasses de la maison. Je n’apercevais pas un seul meuble. (Lévy-Valensi &Abbou, 1978, p. 280)

La visée pathémique de cette description sordide est manifeste. La molécule sémique autour de l’habitat décharge tous azimuts un réseau d’axiologiques dépréciatifs : exiguïté, insalubrité et dénuement. Le groupe de sèmes mobilisé par l’énonciateur-Camus au moyen d’une hypotypose[4] campe une Afrique coloniale misérable et désespérante. De tels tableaux répulsifs parsèment de part en part la saisie topographique des lieux investigués par le reporter. Lorsqu’on passe au spectacle que donne à voir l’espace ouvert, la même isotopie dépréciative se déploie. A Beloua par exemple,  toutes les rues sont des égouts. Elles charrient une boue noirâtre et violacée où marinent des poules mortes et des crapauds au ventre énorme.  L’Afrique coloniale vue par Londres reporter-voyageur inspire n’est guère euphorisante. En témoigne cette description répulsive de bicoques à Bamako : « La France a construit là une grande ville indigène, ville en banko, c’est-à-dire en boue. Aucune case ne dépasse l’autre. Cela s’étend comme un cimetière où l’on n’aurait enterré que des pauvres »  (Londres, 1929, p. 36) On ne peut manquer de relever au passage l’humour corrosif de Londres. Ainsi qu’on le note, la topographie est résolument dysphorique dans les deux témoignages et entre en résonance avec l’écriture du corps déployée par les textes des deux reporters.

  • Le colonisé en contexte impérial : une corpographie dysphorique

Le corps du colonisé que met en scène Terre d’Ébène et Misère de la Kabylie prend une allure totalement dysphorique autant chez Camus que chez Londres. Cette figuration se fait insistante au moyen de la diatypose, c’est-à-dire d’une hypotypose brève, rapide, sorte de trait descriptif frappant.

C’est par un tableau saisissant que Camus ouvre la déliquescence du corps dans Misère de la Kabylie : « La Grèce en haillons ». La Grèce évoque irrésistiblement une certaine gloire du corps par ses sculptures. En l’enserrant dans des haillons, le reporter met l’accent non seulement sur le délabrement physique des populations mais surtout attire l’attention sur les stigmates de la misère. D’innombrables séquences descriptives campent des corps en décrépitude. De l’analyse du récit testimonial, trois niveaux de représentations peuvent être appréhendés. Le premier modèle une vue générale où la description sélective pose un tableau totalement pathétique. Le reporter campe le spectacle qu’offrent des « mendiants montrant leurs côtes défoncés à travers les trous de leurs vêtements (…) de cortège d’aveugles et d’infirmes, de joues creuses. » (Lévi-Valensi & Abbou, 1978, pp. 278-279). Le réseau de subjectivèmes dépréciatifs dresse un chaînon isotopique chargé de pathèmes et sculpte des corps diminués, déminéralisés, trahissant une sous-alimentation aiguë de la population. Le second plan propose un cadrage serré de femmes de tout âge dont les corps, exténués, mal nourris, déchirés par le froid, véhiculent un message dysphorique. La figuration des corps des enfants, elle, véhicule également un message dissonant, sombre et alarmant. A preuve, Camus  rapporte l’image d’une petite fille étique et loqueteuse, d’enfants kabyles demandant à manger, « leurs mains décharnés tendues à travers des haillons » (Lévy-Valensi & Abbou, 1978, p. 280). En fait Misère de la Kabylie projette l’altération du corps, tisse un récit de « corps-égouts », délabrés, déliquescents, déchus, dévalorisés, repoussants, exécrables.

Dans Terre d’Ebène, Londres, dans la même veine que Camus,  campe des portraits physiques peu valorisants des colonisés. Deux situations permettent au reporter de présenter les populations sous leurs vrais traits : l’exploitation du bois en Afrique centrale et la construction du chemin de fer. La première activité offre une vue pathétique de corps martyrisés, mutilés, en souffrance sous le joug du travail forcé, harassant. En témoigne cet épisode qui met en scène des coupeurs déplaçant une lourde bille : « Dans l’effort, les hommes-chevaux sont tout en muscle. Ils tirent tête baissée. Une dégelée de coups de manigolo tombe sur leur dos tendus. Les lianes cinglent leur visage. Le sang de leur pied marque leur passage. C’était un beuglement général.» (Londres, 1929, pp : 142-143). Les coupeurs de bois, ravalés au rang d’animaux, subissent les foudres d’un contremaître manifestement intraitable. L’isotopie ensanglantée sur laquelle s’appuie le reporter figure l’état des corps en régime impérial. A l’évidence, l’administration coloniale recourt à l’esclavage pour construire le chemin de fer Congo-Oubangui-Chari. Servent à la construction de la route précédant le chemin de fer, enfants, jeunes, adultes, vieillards profondément marqués dans leurs corps. Londres plonge sa plume dans la plaie du portage qui décime la population noire ainsi qu’on le note dans ces propos : « le portage est le fléau de l’Afrique. Cela assomme l’enfant, ébranle le jeune noir, délabre l’adulte. C’est l’abêtissement de la femme et de l’homme» (Londres, 1929, pp : 192-193). Deux informations sont portées à l’attention du lecteur. D’une part, la gradation ascendante que posent les verbes « assomme », « ébranle », « délabre », laisse imaginer d’impitoyables effets destructeurs du portage sur le corps physique des populations ; d’autre part, le substantif subjectif à teneur axiologique («abêtissement ») renseigne à suffisance sur l’impact nocif de l’esclavage sur la psychologie des colonisés. L’aliénation du corps se double de celle de l’esprit de sorte qu’en régime colonial, les populations de cette partie de l’Afrique semblent reléguées au rang de bêtes.

A l’analyse, la figuration du corps dans Terre d’Ébène dresse une isotopie dépréciative : souffrance, écrasement, enfermement, violence, supplice rythment la vie des colonisés. En fait, le reportage-témoignage de Londres et Camus transmue les corps mis en scène en corps-rhéteur qui construit un discours aux allures de réquisitoire.

  1. Du corps-rhéteur : réquisitoire et pathème en prime

Dans Corpographie et corpologie, Pascal Tossou (2016, p. 36) « estime qu’une attention particulière portée sur la « corpographie » [scénographie du corps par l’écrivain/scripteur] permet de déchiffrer, de décrypter, d’atteindre une sémantique qui participe forcément du projet esthétique d’un écrivain » Cette fonction sémiotique qu’il accorde à l’écriture du corps chez l’écrivain est manifeste dans Terre d’Ébène et Misère de la Kabylie. Le système d’encodage mis en branle par les deux reporters active deux rhéteurs, deux producteurs de sens dont les discours s’épaulent, s’imbriquent pour signifier : le texte et le corps.

  • Le texte et le corps: un tandem polyphonique signifiant

A s’en tenir au message que véhiculent le logos des reporters et la figuration du corps, la colonisation de l’Afrique par la France est un échec. Misère de la Kabylie de Camus dévoile la misère matérielle des populations kabyles ; c’est un réquisitoire implicite contre la politique coloniale de la France en Algérie. En scrutant le dispositif énonciatif dont il se sert, on est à même d’affirmer que Camus argumente sans le paraître. Le reporter confesse : « Si je pense à la Kabylie, ce n’est pas ses gorges éclatantes de fleurs ni son printemps qui déborde de toutes parts que j’évoque, mais ce cortège d’aveugles et d’infirmes, de joues creuses et de loques qui, pendant tous les jours, m’a suivi en silence.» (Lévy-Valensi & Abbou, 1978, p. 280). Sous la plume de l’énonciateur principal signalé par le déictique « je », sont mis au second plan tous les aspects valorisants de la Kabylie (au moyen de la négation « ne…pas »), tandis qu’est mise en relief via un système énonciatif dont le reporter est le cœur, l’image peu élogieuse de la région à travers une chaîne lexicale faisant la part belle au corps dysphorique. Le reporter recourt également à une argumentation analytique. L’effort de diagnostic pour repérer les racines du mal, l’attachement constant à passer ses assertions au crible de preuves diverses, distillées à profusion dans un amoncellement pourtant intelligible, tendent à emporter la conviction du lecteur.

Londres quant à lui s’appuie sur une argumentation d’autorité parce qu’il se porte comme le seul garant de la justesse de ses propos. Ainsi que le précise Christian Plantin (1996, p. 88) « Il y a argumentation d’autorité quand le Proposant donne pour argument en faveur s’une affirmation le fait qu’elle ait été énoncée par un locuteur particulier autorisé. (…) Deux cas doivent être distingués : celui de l’autorité manifestée directement par l’interlocuteur afin d’étayer ses dires. » La stratégie est précisément en prise sur une autorité manifestée directement par l’informateur. L’exemple se note à l’évocation du drame humain lié à la construction du chemin de fer Congo-Océan. «Je me répétais que, de l’autre côté, les Belges venaient de construire 1200 kilomètres de chemin de fer en trois ans, avec des pertes ne dépassant pas trois mille morts, et que chez nous, pour 140 kilomètres, il avait fallu dix-sept mille cadavres ! » (Londres, 1929, pp : 210-211). Dans ce récit indigné, tous les indices d’une énonciation embrayée subjectivante[5] s’observent. On note la forte présence de l’énonciateur principal présupposant un foyer descriptif réduit, avec l’embrayeur « je ».

Au-delà du logos qui dresse un portrait saignant du colonisé, le corps apparaît tout autant comme rhéteur au discours  percutant et signifiant. Pascal Tossou (2016, p. 48) soutient qu’en littérature, « le corps se veut un personnage/actant dont le discours doit être entendu au sens de signe graphique servant à transcrire un message pour co-dire le sens » A étudier les deux récits factuels, il est loisible d’observer que ce que l’auteur de Corpographie et corpologie dit de la littérature s’observe avec acuité sur la scène générique du reportage. Le corps du colonisé y est message, héraut dont le discours entre en résonance avec le témoignage des reporters. Dans Misère de la Kabylie le corps est un tableau, un espace-symbole où s’inscrit, s’incruste et se lit la misère matérielle. Les  mains décharnées des enfants, les côtes défoncées et le visage rongé d’ulcères des miséreux, les yeux pleins de pus des mendiants, stigmates éloquents, cristallisent un discours accusateur.

Dans Terre d’Ebène, l’espace-corps est ruine, déliquescence, violence, souffrance, supplice, meurtrissures. Il n’y a qu’écrasement, inhibition, anéantissement du colonisé. Une isotopie mortifère enveloppe tout le discours du corps-texte, entrelacement de fibres, de débris humains dont la fusion produit une sorte de macro-corps tablant non sur le logos, mais plutôt sur le pathos. Au moyen de figures de captation dont l’hypotypose et la diatypose, ce corps orateur dit qu’en Kabylie, la France ne fait pas son devoir de puissance colonisatrice et qu’en Afrique subsaharienne, le système colonial broie le noir. Il est inhumain.

 

  • Par-delà la corpographie et le discours du corps de Terre d’Ébène à Misère de la Kabylie

De Terre d’Ébène à Misère de la Kabylie, la politique coloniale dépersonnalise l’individu, écrase le colonisé, affectionne l’exploitation, le servage, la domination et l’enfermement des corps. Tels sont les traits saillants que les deux reporters ont tenté de peindre du corps en situation coloniale et surtout par le choix du reportage-enquête comme scène générique. Ce choix scriptural postule une visée pragmatico-argumentative. En effet, ces reportages au-delà d’une simple tentative de donner à voir un pan de réel a pour objectif essentiel de persuader, de toucher l’allocutaire, de modifier ses positions en jouant sur ses sentiments et ses émotions.

Pour Dominique Maingueneau, tout discours se construit en fonction d’une fin, il est censé aller quelque part. Et Perelman (1970, p. 25) souligne bien à propos que « chaque orateur pense, d’une façon plus ou moins consciente, à ceux qu’il cherche à persuader et qui constituent l’auditoire auquel s’adressent ses discours.» Dans le sillage de Baktine, on appelle dialogique un discours qui, tout en étant nécessairement adressé à l’autre et en tenant compte de sa parole, ne constitue pas un dialogue effectif. Ruth AMOSSY (2000) souligne que   »Dialogique » s’oppose ici à  »dialogal ». Le discours argumentatif est toujours dialogique ; il n’est pas nécessairement dialogal.

Même si le discours de Londres et Camus relève du dialogique, on ne saurait nier qu’en préférant mettre en évidence des corps délabrés, desséchés, suppliciés, dysphoriques, il interpelle la métropole, véritable instance-cible si on se réfère à la conception de Patrick Charaudeau (1997). Selon lui, l’instance-cible est  celle à laquelle s’adresse l’instance de production en l’imaginant, et l’instance-public, celle qui reçoit effectivement l’information et celle qui l’interprète. En achevant leur récit par des conclusions agoniques, en préférant une scénographie du corps qui dresse un cinglant réquisitoire contre le système colonial via une plainte ininterrompue des corps suppliciés et malades, les deux reporters qui ne sont pas anticolonialistes, tentent de susciter la polémique pour une colonisation plus humaine. En cela, ils prennent la posture du journaliste en citoyen.

La visée perlocutoire de leur témoignage semble avoir porté. Le livre reportage de Londres suscite de furieuses polémiques. Mais le reporter, traité d’apatride, assume son engagement et indique dans l’épilogue (Londres, 1929, p. 215) qu’un « coup de poing est par moments plus salutaire qu’une caresse. » La figuration et le discours du corps dans Terre d’Ébène a incité le gouverneur général de l’AOF à organiser, les semaines qui suivirent la parution du reportage en 1929, un voyage de presse à Dakar pour douze journalistes et autant de parlementaires, dans le but de combattre l’effet produit par le travail de Londres.

Quant à la publication de Camus, elle a dérangé les idées-reçues. Les conservateurs, les partisans de la métropole répliquent par presse interposée. Du jeudi 8 au samedi 17 juin 1939, La Dépêche algérienne publie une sorte de contre-reportage sur la Kabylie, « Kabylie 39 », effectué par Frison-Roche, composé de dix articles illustrés de photographies. Le reporter tente d’y montrer que tout va bien dans l’Algérie colonisée. Face à l’analyse contestataire de Camus, Frison-Roche dressera un bilan très favorable de l’action coloniale en Kabylie[6].

 

Conclusion

Terre d’Ébène et Misère de la Kabylie offrent à voir une scénographie du corps chargée de sous-entendus. L’étude du corps-symbole en contexte impérial via la scène générique du reportage conduit à relever quelques nuances en ce qui concerne la politique coloniale de la France en Afrique. En Afrique noire, la domination du corps par le système colonial est prégnante. Le discours du corps désarticulé, martyrisé, anéanti, pose l’échec de la mission civilisatrice de la France et campe un cinglant réquisitoire contre la colonisation. Il en va autrement de l’Afrique blanche, du moins de l’Algérie des années 1930 où la politique coloniale de l’hexagone n’est pas encore à l’asservissement des corps dominés, à l’écrasement du colonisé. Il faudra attendre le déclenchement de la guerre civile dans ce pays en 1951 pour voir le corps subir les affres de la politique d’anéantissement de la France. A l’analyse, il ressort qu’à l’instar de l’espace topographique, le corps apparaît sur la scène du périodique comme un auxiliaire de l’énonciation : il co-construit, co-dit le texte et aide à en appréhender le message. En ce sens, il peut être considéré comme un opérateur de lisibilité.

 

Bibliographie

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[1] Myriam Boucharenc baptise ces journalistes dont les reportages sont publiés en volume « écrivains de reportage » tandis que pour désigner les écrivains qui se sont occasionnellement tournés vers le reportage, elle emploie le mot-valise « écrivain-reporter ». Sur ces questions, Cf. Myriam Boucharenc, L’Écrivain-reporter au cœur des années trente, Villeneuve d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, 2004.

[2] Après un long séjour en Afrique, André Gide a publié en 1928 Voyage au Congo et Retour du Tchad où il a dénoncé les horreurs et les crimes du régime colonial de la France. Cf. à ce propos Pascal Tossou, « Le discours d’André Gide, de Voyage au Congo à Retour du Tchad ? Non ! » in Métadiscours, Cotonou, Edition Gas-Plus, 2014.

[3] Expression utilisée par Barthes pour souligner la tendance de tout récit à s’attarder sur les détails qui ancrent l’histoire dans le vécu concret. Cf. Roland Barthes, L’effet de réel, Communication, 11, 1968.

[4] L’hypotypose regroupe l’ensemble des procédés permettant d’animer, de rendre vivante une description. Elle est « une description riche, fouillée, complexe, voire vive et animée : elle est censée mettre sous les yeux du lecteur l’objet ou la scène décrits. » Cf. Patrick Bacry, Les figures de style, p. 353.

[5] Un énoncé embrayé, est un énoncé dans lequel le locuteur manifeste sa présence sur le plan modal. Cf. Dominique Maingueneau, Le discours littéraire : Paratopie et scène d’énonciation, Armand Colin, 2004, p. 126.

[6] Frison-Roche écrit par exemple : « Je ne suis pas du même avis que certains ; la France a fait de grandes et belles choses en kabylie et il faudrait pour nier une telle évidence se boucher volontairement les yeux et s’obstiner à ne voir en tout que le mauvais côté des choses. » cf. La Dépêche algérienne du 16 juin 1939.

 

 

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